Le cahier des mots perdus

Couverture Le cahier des mots perdus

 Marseille, septembre 1940 : Blanche est prise dans une rafle, et sa fille Jeanne se retrouve seule dans une chambre d’hôtel. Alors qu’elle guette le retour de sa mère, l’enfant cherche à comprendre, assaillie par les images et les souvenirs.

Ainsi se dessinent l’histoire de Thomas, l’ami allemand qui a fui l’Allemagne nazie et s’est réfugié en France, et celle de Blanche, amoureuse de lui depuis l’enfance. Jeanne tente de reconstituer un puzzle plein d’ombres et de silences, le lien mystérieux entre une femme passionnée et un homme usé par l’exil.

Le regard poignant d’une enfant sur le monde des adultes, la rencontre impossible, la violence de l’Histoire.

(Editions Belfond – 2013)

Alors que l’histoire démarre dès les premiers instants (Blanche, la mère de Jeanne, est emmenée pour un destin inconnu lors d’une rafle dans un café de Marseille, en septembre 1940) avec un côté mystérieux, l’histoire n’a malheureusement pas tardé à me décevoir peu à peu.

Tout d’abord à cause de la narration- ce qui, je le conçois est un détail dans ce cas-ci, mais un détail qui m’a dérangée. A savoir que j’aime les récits où les descriptions et les dialogues sont bien définis et distincts. Or, ici, les quelques rares paroles échangées sont glissées au milieu des paragraphes. En soi, ça n’est pas la mer à boire, mais j’aurais préféré une autre structure.

L’histoire se divise en deux temps: les moments de solitude où Jeanne, abandonnée au café alors que sa mère disparaît dans un fourgon, doit retrouver leur chambre d’hôtel misérable dont elle n’a qu’une vague idée de la localisation (Jeanne est âgée d’une dizaine d’années, autant dire que dans un contexte chaotique comme celui de la France en septembre 1940 et dans une ville qu’elle ne connait pas, elle est perdue) et ceux où elle lit les fameux ‘mots perdus’, témoignage nerveux et passionné de Blanche dans un carnet. Les deux points de vue se recoupent sur plusieurs années puisque les deux parties évoquent le climat d’avant-guerre, alors que Thomas, l’ami allemand, fait son apparition dans leur vie. Deux visions très différentes des mêmes moments puisque Jeanne voit le monde à travers son regard d’enfant tandis que Blanche le vit en temps qu’adolescente puis jeune femme amoureuse. Ce croisement était intéressant, il permet de mettre les événements en perspective, c’est juste un peu dommage que la façon de l’aborder dans l’écriture m’ait moins plu.

L’autre point faible que j’ai trouvé à cette histoire, c’est l’un des personnages. Blanche, plus précisément, qui m’a un peu agacée tout au long de l’histoire. Sa personnalité, sa façon d’agir vis-à-vis des autres mais surtout sa fille ne m’ont pas permis d’éprouver la moindre empathie pour elle. Je l’ai trouvée égoïste. Il est rare qu’un personnage m’évoque un tel sentiment mais cela ne m’a pas quitté une seule fois, même lorsque je découvrais son point de vue.

Un élément que j’ai par contre apprécié, c’est l’approche des relations entre les personnages. Je m’attendais à une romance sur fond de guerre, j’ai trouvé un conflit des émotions et des attentes, beaucoup plus humain et profond. Je ne vais pas m’étendre sur le sujet, bien qu’il y ait des choses qui méritent d’être notées, pour ne pas spoiler l’histoire.

En bref, j’ai trouvé l’ensemble bien ficelé – il y a des passages d’une époque à l’autre qui ne perturbent pas la compréhension de l’histoire – et le fond laissait présager des moments intenses mais au final, tout m’a paru trop survolé. J’aurais probablement préféré la même histoire – malgré le comportement de Blanche – si on avait pu davantage s’attarder sur les différents points forts du récit.

Toute la lumière que nous ne pouvons voir

 » Marie-Laure Leblanc vit avec son père près du Muséum d’histoire naturelle de Paris où il travaille. A six ans, la petite fille devient aveugle, et son père crée alors pour elle une maquette reconstituant fidèlement leur quartier pour l’aider à s’orienter et à se déplacer. Six ans plus tard, l’Occupation nazie les pousse à trouver refuge à Saint-Malo chez l’oncle du père de Marie-Laure, un excentrique profondément marqué par son expérience de la Première Guerre mondiale, qui vit reclus dans sa maison en bord de mer. Pour éviter que les Allemands ne s’en emparent, le Muséum a confié à Leblanc un joyau rare, la copie d’un diamant ayant appartenu à la famille royale de France, sans savoir qu’il s’agit en réalité de l’original. Loin de là, en Allemagne, Werner grandit dans un pensionnat pour enfants de mineurs décédés. Curieux et intelligent, l’orphelin se passionne pour la science et la mécanique et apprend rapidement à réparer les machines qui lui tombent sous la main. Un talent rare repéré par les Jeunesses hitlériennes où il se trouve enrôlé. Prenant conscience des fins auxquelles est utilisée son intelligence, il est sanctionné, devenant un simple soldat de la Wehrmacht. En 1944, son chemin croise en France celui de Marie-Laure alors que Saint-Malo est incendiée et pilonnée par les bombes.  » 

(Editions Albin Michel  – 2015)

★★★★★

J’ai l’impression que cela fait une éternité que je n’avais pas ressenti un tel amour pour un livre, avec cette envie de savoir comment cela se termine tout en ne voulant pas arriver à la fin des pages de cette histoire.

C’est d’abord le dynamisme qui émane de la construction du livre qui m’a vraiment accrochée. Le roman se découpe en chapitre plutôt courts, qui alternent les points de vue – ceux de Marie-Laure et Werner, principalement, mais aussi ceux d’autres personnages – et les époques – on commence l’histoire au mois d’août 1944, en plein pilonnage de Saint-Malo puis on repart en arrière pour présenter nos protagonistes et leurs chemins destinés à se croiser. Une manière d’aborder le récit plutôt originale qui donne le ton dès les premières pages. L’écriture fluide de l’auteur est évidemment aussi un régal et les changements d’époques et de personnages ne perturbent pas vraiment la continuité. Petit à petit, les pièces du puzzle se rassemblent pour former un tableau dramatique et plein de tension.

Ensuite, ce sont vraiment les personnages qui m’ont touchée. Le parcours de Marie-Laure comme celui de Werner sont semés d’embûches et on s’attache vite à eux mais il faut mentionner les personnages secondaires qui apportent également une saveur à l’histoire. Que cela soit Madame Manec, l’Oncle Etienne, ou les autres habitants de Saint-Malo (sans oublier le père de Marie-Laure, évidemment), que cela soit Jutta, Frederick ou Frau Elena, ils donnent une dimension supplémentaire aux personnages principaux.

J’ai énormément aimé aussi la place prise par l’« Océan de Flammes » qui apporte une touche de magie, de légende, devenant à lui seul un personnage, une part essentielle du roman, ainsi que celle de la radio en général dans l’histoire. Instrument dévastateur pour les résistants, elle s’avère aussi un moyen de rapprocher Werner et Marie-Laure au cours de la guerre.

C’est donc un véritable bijou que représente ce livre à mes yeux. Acheté à Saint-Malo, il revêt une aura toute particulière qui, je pense, va me rester longtemps à l’esprit et je ne verrai plus la ville du même œil la prochaine fois que j’irai la visiter. C’est un véritable coup de/au coeur que j’ai eu avec ce roman que je recommande chaudement!

 

Thomas et son ombre

« Je n’ai connu Thomas que mort. C’était mon oncle, membre des FTP-MOI. En 1944, il a été fusillé à dix-neuf ans avec ses camarades du Groupe Manouchian, deux ans avant ma naissance. Mais mort ou pas, Dieu sait si je l’ai connu : je suis né dans les pleurs de sa mère, le chagrin des siens, le culte de l’Affiche Rouge sur laquelle il figure. On m’a donné son prénom et j’ai même porté son nom. Son ombre n’a cessé de me suivre, moi le vivant, lui le fantôme. Ce livre est écrit pour que Thomas reprenne vie. Pour que s’approchant de vous, il s’éloigne de moi. »

(Editions Grasset – 2015)

★★★★★

Avec ce roman, Thomas Stern évoque le fantôme d’un jeune homme qu’il n’aura pas connu de son vivant mais qui aura tant pesé sur sa famille que c’est tout comme.

Fusillé en février 1944 après avoir mené de nombreuses actions dans la résistance, Thomas Elek devient l’absence, le mort en héros. Un être insaisissable qui continue pourtant à hanter les siens à travers le chagrin et la fierté. Évoqué en filigrane grâce aux souvenirs que Thomas Stern garde de ce qu’on lui a confié à propos de son oncle, le jeune Elek prend vie dans des chapitres parallèles, où la fiction vient redessiner ce personnage énigmatique. Car sa jeunesse – et par conséquent la brièveté de son existence – auréole Elek d’un mystère impressionnant. Seules quelques photos permettent de mettre un visage à son patronyme hongrois, le reste, c’est Stern qui se charge de l’esquisser, alors qu’il ne l’a pas côtoyé non plus. C’est donc un portrait essentiellement composé de souvenirs familiaux et de ressentis qui permet de présenter ce jeune homme rapidement entré dans l’ombre de la résistance et la traque qui en découle.

J’ai beaucoup aimé ce parallèle, ce fait de voguer entre des chapitres brefs et concis où Elek devient un jeune homme effrayé mais bien décidé à aller au bout de sa tâche, quand bien même il a parfaitement conscience du destin funeste qui l’attend, et ceux qui évoquent plutôt ses liens avec sa mère, sa sœur et l’impact que sa disparition va avoir sur toute la famille.

Thomas Elek devient alors l’une de ces innombrables pièces du puzzle qui composent la Seconde Guerre Mondiale. Ces pièces éparpillées qui représentent ces acteurs du conflit, victimes comme bourreau, et qui aident à intégrer l’importance que cette période a eue sur notre continent et notre société.

Enfin, j’ai particulièrement apprécié la plume de Thomas Stern. Il évoque son oncle tout en finesse et il m’est arrivé à plusieurs reprises de vouloir noter quelque part des bouts de phrases qui sonnaient parfaitement justes. Il émane également de son texte une intimité qui nous absorbe dès les premières lignes.

Update lecture ღ June 2016

Le mois de juin a de nouveau été un mois plein de surprises! Voici donc en bref les livres que j’ai pu découvrir récemment:

Le liseur du 6h27 (Jean-Paul Didierlaurent) – Editions Folio (2015) ★★★☆☆

Roman reçu à l’occasion de la commande de ma première KUBE, j’ai pu découvrir une histoire toute douce qui se lit vite. Un choix dans le thème demandé puisque pour ce premier essai, j’avais évoqué l’envie de lire quelque chose de tout doux, juste pour me faire du bien. Mission accomplie avec cette histoire de pages envolées qui font le bonheur des passager du train de 6h27 où un jeune homme solitaire lit à haute-voix les quelques feuillets qu’il a sous la main. C’est dans ce même train qu’il découvre un tout autre genre de récit qui va le mener dans une quête surprenante, à la recherche d’une jeune femme à la plume acidulée qui ne manque pas d’intriguer notre protagoniste.

Les gens heureux lisent et boivent du café (Agnès Martin-Lugand) – Editions Pocket (2014) ★★★★☆

 Voilà un autre roman qui se lit également très vite, bien qu’il soit dans un tout autre style. L’histoire commence en effet plutôt mal puisque Diane perd les êtres qu’elle aime le plus au monde dans un tragique accident. D’abord déprimée et tournant en rond dans sa vie, laissant son quotidien passer sans chercher à se remettre dans le circuit de l’existence, la jeune femme décide sur un coup de tête d’aller vivre en Irlande. L’histoire en elle-même n’a rien de très original mais on entre très vite dans cette histoire et l’écriture fluide de l’auteure permet une immersion totale dès les premières pages. Les personnages sont quelque peu caricaturaux et j’avoue avoir eu du mal avec les réactions de Diane lorsqu’elle rencontre le ténébreux et taciturne Edward mais dans l’ensemble, l’histoire m’a beaucoup plu. Assez, en tout cas, pour que la suite vienne s’ajouter à ma wish-list.

Neverhome (Laird Hunt) – Editions Actes Sud (2015) ★★★☆☆

 J’ai cette fois basculé dans un univers bien différent de mes lectures précédentes. Plongeon à pic dans une histoire sombre où une jeune femme rejoint les rangs de l’armée, prenant la place de son époux et se travestissant pour se fondre parmi ses compatriotes. Embarquée dans des combats sanglants, dans un décor fait de sang et de boue, l’héroïne pose sur son quotidien un regard particulier, à la fois lucide et naïf, selon les moments, selon les circonstances. Elle évolue dans un monde essentiellement masculin et brutal et la plume de l’auteur donne vraiment la sensation d’être englué dans cette atmosphère étouffante, souvent dégoûtante. J’ai bien aimé voyager avec cette jeune femme pleine de courage (et de folie), même si le texte n’avait rien de véritablement agréable, vu les circonstances du récit.

Amours et autres enchantements (Sarah Addison Allen) – Editions Pocket (2013) ★★★★☆

Retour à quelque chose de plus doux avec cette histoire de famille singulière où les héroïnes sont dotées de pouvoirs discrets mais bel et bien magiques qui changent le quotidien de toute une petite ville. Avec les soeurs Waverley, pas question de s’ennuyer. Et c’est vraiment ce côté paisible et sucré qui m’a plu dans ce roman. Les personnes sont certes très clichés mais je les trouvais tellement adorables que cela m’a permis d’apprécier l’ensemble là où le style aurait plutôt tendance à me faire grimacer en temps normal. C’est un peu dommage que le récit ne soit pas plus élaboré parce qu’il y aurait eu de quoi rendre le tout vraiment inoubliable. On peut donc trouver plein de défauts à cette histoire trop gentille, trop prévisible, mais sans que je puisse me l’expliquer, j’ai pu aisément m’accommoder de toutes ces faiblesses pour déguster ce petit roman qui ne fait de mal à personne et qui, dès lors, sera probablement aussi vite oublié.

La bascule du souffle (Herta Müller) – Editions Gallimard (2010) ★★★★☆

 Ce mois de juin m’aura vraiment permis de voguer entre la douceur et la noirceur. Avec ce roman-ci, j’ai pu découvrir un aspect de l’histoire qui est peu évoqué puisqu’il s’agit de l’envoi dans des camps de la population germanophone de Roumanie. On suit le quotidien difficile du jeune Leopold, arrêté et envoyé dans un camp de travail pour cinq ans. Un récit dur, violent, terriblement solitaire, car malgré leur nombre, les prisonniers restent seuls face à leur destin, s’entraidant parfois, se tournant le dos à d’autres. Ils ne se lient jamais vraiment et chacun fait du mieux qu’il peut pour s’en sortir et tant pis si ça nuit à quelqu’un d’autre. C’est vraiment cet aspect-là que je retiendrai de cette histoire.

Cranford (Elizabeth Gaskell) – Editions Points (2012) ★★★☆☆

Avec ce livre-ci (reçu via la box Livre-mois j’ai pu replonger dans l’univers familier des romans à la Jane Austen! L’histoire de ces femmes résidant dans la petite ville de Cranford n’était en effet pas sans rappeler les soeurs Bennett du célèbre Orgueil et Préjugés. Des personnages attachants, un humour décalé et résolument british donnaient à cette histoire tout le charme nécessaire. Je dois toutefois avouer avoir préféré l’écriture de Jane Austen mais ce fut tout de même un plaisir de découvrir l’oeuvre d’Elizabeth Gaskell dont je n’avais personnellement jamais entendu parler avant de recevoir le livre.

L’ombre de ton sourire (Mary Higgins Clark) – Editions Le Livre de Poche (2012) ★★★☆☆

L’avantage de ce roman, c’est aura été vite lu. L’écriture très fluide de Mary Higgins Clark permet en effet de plonger directement au coeur de l’action et de ne pas s’ennuyer une seconde mais ce doit être là l’un des seuls points positifs de cette enquête rocambolesque. Pour le reste, j’ai trouvé les personnages malheureusement trop clichés, de ceux qu’on trouve dans tous les romans de ce style d’auteur (ces auteurs prolifiques qui écrivent abondamment mais qui, au final, ne font rien de bien extraordinaire). J’en ai un peu marre des beaux médecins parfaits et compagnie. Mais ce qui m’a vraiment dérangé, c’est la connexion facile entre tous les personnages. Je ne suis vraiment pas friande de ces facilités mais c’est ce qui permet à ce livre de se lire aussi facilement. Une histoire qui n’est pas du tout le style que j’affectionne mais qui m’aura au moins permis de découvrir un roman de la fameuse madame Higgins Clark (et qui ne me donne pas spécialement de renouveler l’expérience).

Réparer les vivants (Maylis de Kerangal) – Editions Verticales (2014) ★★★★☆

Ce roman-là est une claque, quand même. Une histoire brève (elle se déroule sur vingt-quatre heures) et brutale (la mort cérébrale d’un adolescent enclenche une journée qui changera la vie de bien des personnages) dont toute la force réside dans la plume de l’auteure. Je n’ai pas vraiment eu l’occasion de m’attacher aux personnages mais je ne pense pas que c’était le but de ce livre. Pourtant la tension est bien là et on assiste en spectateurs à ce bouleversement, ces décisions qui doivent être prises rapidement, l’opération délicate du don d’organes. Un roman fort, donc, qui ne s’embarrasse pas de sentiments – même s’il n’en est pas dépourvu non plus. Un roman qui marque. Un roman à lire au moins une fois.

J’ai également lu Le chagrin des vivants (Anna Hope) et Le Village (Dan Smith) mais j’espère pouvoir faire une chronique plus longue sur ces deux coups de coeur. 💕

Et vous?

Quels sont vos derniers coups de cœur?

Rien où poser sa tête

Editions Gallimard- L’arbalète (2015) – 304 pages

★★★★★

RésuméEn 1921, Françoise Frenkel, jeune juive polonaise passionnée par la langue et la culture françaises, fonde la première librairie française de Berlin « La Maison du Livre ». Rien où poser sa tête raconte son itinéraire : contrainte, en raison de ses origines juives, de fuir l’Allemagne en 1939 après la prise de pouvoir d’Hitler, elle gagne la France où elle espère trouver refuge. C’est en réalité une vie de fugitive qui l’attend, jusqu’à ce qu’elle réussisse à passer clandestinement la frontière suisse en 1943. Le récit qu’elle en tire aussitôt et qu’elle choisit d’écrire en français dresse un portrait saisissant de la France du début années quarante. De Paris à Nice, Françoise Frenkel est témoin de la violence des rafles et vit sans cesse menacée. Tantôt dénoncée, tantôt secourue, incarcérée puis libérée, elle découvre une population divisée par la guerre dont elle narre le quotidien avec objectivité. Rien où poser sa tête, soixante-dix ans après sa publication en 1945 à Genève, conserve, miraculeusement intactes, la voix, le regard, l’émotion d’une femme, presque une inconnue, qui réussit à échapper à un destin tragique.

Avis: Reçu en début d’année d’une amie (qui connait décidément bien mes goûts), ce livre faisait partie de ceux que j’avais hâte de découvrir. C’est un roman/témoignage écrit par une juive polonaise dont on ne sait pratiquement rien sinon qu’elle a réussi à se réfugier en Suisse en 1943 où elle s’attelle à la rédaction du roman en 1945.

C’est peut-être ce qui fait en partie la force de cette histoire vraie mais pas seulement. La fraîcheur des souvenirs évoqués rend le texte d’autant plus intense. On suit le parcours de Françoise de Berlin (où elle a ouvert une petite librairie et s’y consacre avec amour jusqu’à ce qu’elle soit forcée de quitter la capitale) à Paris en passant par Nice et tous les lieux où elle a trouvé refuge durant ces années angoissantes. Car la pression est bien là, même si l’on sait qu’elle a fini par échapper (le résumé ne le cache pas). On découvre ses pérégrinations avec l’impuissance du spectateur et la connaissance de la déroute de l’Europe à l’époque. Comment se douter à quel point la vie était précieuse, la liberté risquée? Perdue au cœur d’une France déchirée, Françoise vit cachée, aidée par certains, menacée par d’autres, réchappant toujours de justesse au danger. On ne peut que se prendre d’affection pour ceux qui l’ont secourue au péril de leur propre vie, on ne peut qu’éprouver une sorte de mépris vis-à-vis des autres et pourtant, comment leur en vouloir? Le climat étant ce qu’il était, on sait parfaitement que l’humain ne pouvait être que ce qu’il était, courageux ou lâche. Mais on ne ressent aucun jugement de la part de la narratrice. Il y a une certaine innocence à son récit et à aucun moment la haine ne vient la secouer. Tout ce qui compte, c’est la vie.

J’ai particulièrement aimé la singularité du voyage de l’auteure et son rapport aux autres mais c’est aussi le mystère qui l’auréole qui m’a vraiment intriguée. Si on devine l’âge qu’elle a grâce aux détails distillés tout au long de l’histoire, elle reste assez indescriptible. On sait peu de choses sur sa famille, sur elle et je trouve qu’il était difficile de lui donner un corps, un visage, comme si elle restait une silhouette transparente. Une aura qu’elle gardera du début à la fin et même après la publication de son livre.

Enfin, ce qui m’a frappé, c’est vraiment la différence de ressenti qu’il y a à lire un témoignage presque anonyme comme le sien comparé aux fictions qui se concentrent sur cette même période de l’Histoire. Bien sûr, des récits véridiques, vécus, il y en a beaucoup d’autres mais j’ai trouvé que celui-ci avait une âme, celle de Françoise Frenkel, et qu’elle m’a profondément touchée.

 

 

Update lecture ღ May 2016

Je me rends compte, qu’en fait, chroniquer des lectures, ça prend beaucoup de temps. Au début, ça va toujours bien, on sent l’inspiration, la motivation mais au bout de quelques livres, je vois déjà que l’assiduité n’est plus ce qu’elle était. Le retard s’accumule et au final, il n’y a rien qui avance. Alors plutôt que de me forcer et culpabiliser, je me suis dit que j’allais opérer autrement: avec des updates lectures, moins contraignantes, quitte à m’atteler à une chronique plus complète si le livre m’inspire tout un commentaire.

Pour ce mois de mai, donc, voici ce qui est passé entre mes mains:

may2016

Tout ce que je suis (Anna Funder) – Editions 10/18 (2015) ★★★★☆

Roman à deux voix (celle de Ernst Toller en 1939 et celle de Ruth Wesemann en 2001) qui évoque le destin singulier d’hommes et femmes qui, en voyant la montée du nazisme en Allemagne, ce sont efforcés de protester avant d’être poussés à quitter le pays. Une part de l’histoire que l’on retrouve peu dans les romans – du moins, je n’en connais aucun autre – et qui est très intéressante. Si le départ est un peu perturbant (Ernst et Ruth raconte tous deux des événements qui se produisent avant 1939) parce que les protagonistes abordent le sujet à des moments très différents de leur vie, le décalage est vite intégré et, dès lors, on plonge en pleine période trouble de l’entre-deux guerres. On s’attache rapidement à ces êtres pleins de convictions et de courage, mais aussi humains et faibles, parfois. C’est un texte important qui éclaire une part d’ombre de l’Allemagne. Et bien qu’on connaisse dès le départ le destin tragique de certains des personnages, on ne peut s’empêcher de tourner les pages pour comprendre, pour savoir ce qu’ils ont traversés pour en arriver là où ils sont.

Gilead (Marilynne Robinson) – Editions Babel (2015) ★★★★☆

Ce roman-ci, je ne l’aurais certainement pas choisi en premier lieu. La couverture ne m’aurait pas attirée (et il faut bien l’avouer, si c’est l’histoire qui prime, c’est bien l’image qui happe le regard au départ) et le résumé, bien qu’agréable, n’aurait pas suffi à me le faire acheter. C’est donc tout aussi bien que je l’aie reçu dans une box livresque Exploratology (si vous ne la connaissez pas, je vous invite à aller découvrir le site magnifique qui fait rêver à lui tout seul), accompagné de jolies cartes, de délicieux thés et de biscuits savoureux, le tout adorablement emballé. Parce que je suis contente d’avoir pu suivre le récit du Révérend John Ames qui écrit à son tout jeune fils une longue lettre pleine de raison et d’âme. Loin de s’enliser dans des évocations religieuses qui auraient eu tôt fait de m’assommer, c’est une véritable méditation sur l’être humain et ses paradoxes qu’il évoque en parlant de son père et de son grand-père, tous deux très différents l’un de l’autre. J’ai particulièrement aimé la réflexion que le Révérend porte sur ses propres travers, ses propres faiblesses. C’est une narration très originale qui emporte loin. C’est un roman profondément humain que j’aurai plaisir à partager avec mes proches.

Haute-Pierre (Patrick Cauvin) – Editions Le Livre de Poche (1985) ★★★★☆

Premier livre à faire partie de ma bonne résolution de ne plus systématiquement acheter des livres et de plutôt me tourner vers la bibliothèque mais pas premier essai de lecture de Patrick Cauvin puisque j’avais déjà découvert son roman Venge-moi! qui m’avait énormément plu. Celui-ci ne fait que me conforter dans l’idée que c’est un auteur que j’apprécie beaucoup. Son écriture est simple mais efficace et ce roman centré sur une maison hantée était une très agréable lecture. J’ai particulièrement aimé les personnages et les évocations d’autres maisons et manoirs au passé mystérieux et inquiétant. Un roman qui se lit très vite et dont on ne demande probablement pas beaucoup plus. J’ai hâte de découvrir d’autres histoires de ce conteur de talent.

La grande nageuse (Olivier Frébourg) – Editions Folio (2015) ★★☆☆☆

Autre découverte via une box livresque (cette fois envoyée par Livre-mois), l’histoire de ce couple singulier formé par le narrateur et Marion, une jeune femme aussi à l’aise dans l’eau qu’une belle sirène. Je n’ai pas vraiment accroché à cette histoire parce que les thèmes et la façon dont ils étaient abordés ne m’évoquaient rien. La marine, la peinture, ça peut être passionnant mais dans ce cas-ci, ça ne m’a pas touchée. Pas plus que les personnages (difficile de s’attacher au narrateur et sa description de Marion ne permet pas vraiment non plus de développer quelque chose pour elle) ou leur histoire étrange et sans réel charme. Après, la plume était agréable, ce qui m’a permis de ne pas trouver la lecture déplaisante mais si le livre avait été plus épais, je ne suis pas certaine que j’aurais pu en dire autant. C’est précisément sa taille fine (176 pages) qui m’a poussée à me dire ‘allez, c’est pas grave, la prochaine sélection sera mieux‘. Après tout, c’est le jeu, on ne peut pas aimer tout ce que l’on reçoit et comme c’était le premier envoi de l’abonnement, j’attends de voir ce qui sera envoyé ensuite. (En vrai je l’ai déjà reçu mais pas encore lu, ce sera pour un prochain update lecture).

Nymphéas noirs (Michel Bussi) – Editions Pocket (2013) ★★★★☆

Enfin, pour ce premier update lecture, je termine avec un roman de Michel Bussi. A force de voir le nom de cet auteur un peu partout, j’étais curieuse de découvrir ses romans, d’autant que les résumés sont toujours très alléchants. Et que dire sinon que j’ai vraiment adoré ce livre. L’écriture peut paraitre simple, dépourvue de phrases alambiquées qui font parfois le charme de certains romans mais c’est justement cette aisance à rentrer dans le roman qui permet d’apprécier autant cette enquête sur fond de peinture et de nénuphars (comme quoi, là, la peinture ne m’a pas gênée du tout). J’ai trouvé Giverny très bien décrit et l’intrigue très prenante. J’avais lu que la chute était surprenante alors j’essayais de deviner la trame avant la fin et si quelques soupçons sont arrivés, c’est bel et bien juste avant de les voir confirmés. Un vrai page-turner que je regrette presque d’avoir loué au lieu d’acheter mais rien ne m’empêchera de le faire plus tard, après tout. En tout cas, je serai ravie de découvrir d’autres romans de cet auteur, surtout s’ils sont aussi surprenants!

DE PIERRE ET DE CENDRE

Set in stone (VO) – Editions Le Livre de Poche – 380 pages

RESUMELorsqu’un soir brumeux de 1898, le jeune artiste Samuel Godwin pousse les grilles de la propriété de Fourwinds, il est immédiatement envoûté. Engagé pour enseigner l’art aux jeunes filles de Mr. Farrow, il ignore encore que cette luxueuse demeure sera pour lui le décor de ses plus belles peintures. Intrigué par la personnalité ombrageuse du maître des lieux, séduit par ses filles, Marianne et Juliana, désarçonné par Charlotte Agnew, leur gouvernante et dame de compagnie, le peintre comprend vite que le raffinement du décor et des personnages dissimule les plus sombres mystères. Que le vent souffle pour balayer les cendres d’un passé pour le moins scandaleux et les secrets abrités par les pierres. Entre désirs de possession, obsessions et illusions, les deux demoiselles, leur père, l’ombre de leur mère décédée et leur gouvernante entament devant Samuel une subtile danse aussi fascinante que macabre…

AVIS: Après une première expérience plutôt mitigée avec Graveney Hall (j’avais été déçue par la fin du roman et par le côté pas assez abouti de l’histoire qui me laissait un peu sur ma faim), je me suis quand même laissée tenter par ce roman de Linday Newbery. Une décision que je ne regrette aucunement puisque j’ai adoré l’univers de ce récit sombre et hanté par les secrets.

Pour commencer, l’immersion a été immédiate puisque dès les premières pages, j’ai eu l’impression d’être plongée dans ce récit qui prend racine à l’été 1898. L’écriture fluide et efficace de l’auteur ne s’embarrasse pas de trop de détails et ceux qu’elle distille dans l’introduction permettent de visualiser très clairement le cadre dans lequel nous plongeons. Ce cadre qui n’est pas sans rappeler d’autres romans où les différences sociales sont largement ancrées dans les habitudes, où les demeures s’élèvent dans des coins reculés, où des familles aux secrets profondément enfouis se donnent des airs théâtraux pour cacher leurs aspects les moins reluisants. Il y a un petit côté Brontë à ce roman mais ça n’égale évidemment pas des œuvres d’époque comme celles de ‘Les Hauts de Hurle-Vent‘ et ‘Jane Eyre‘. J’ai néanmoins beaucoup aimé cette évocation à la lecture.

Dans l’ensemble, j’ai trouvé les personnages très intéressants, avec leurs caractères à la fois propres à cette période et plus modernes à d’autres moments (c’est là qu’on ressent la patte de l’auteur ‘de maintenant’ par rapport aux écrits de ceux qui vivaient réellement à ce moment-là. Les descriptions sont également très vivantes et nous permettent de nous imprégner de cet univers singulier où planent de sombres mystères. Il y a également une aura mystique par moments, comme si des éléments surnaturels se glissaient dans certaines scènes.

Enfin, l’aspect le plus intéressant de l’histoire réside dans l’alternance des points de vue de deux personnages (celui de Samuel, le nouveau précepteur, et celui de Charlotte, la gouvernante) qui arrivent à Fourwinds en ignorant tout de ce qu’il s’y est réellement tramé. Ils ne tardent cependant pas à sentir que quelque chose se joue à leur insu et sont bien décidés à élucider ce mystère. Les éléments distillés sont peu à peu rassemblés, étudiés et le passé de la propriété refait surface. La découverte se fait au fil des chapitres et permet de garder l’intérêt du lecteur tout au long de l’histoire. Il n’y a dès lors pas de réel temps mort et les événements se succèdent avec régularité, faisant grimper peu à peu la tension jusqu’à une scène qui bouleverse tout le récit.

Là où ma déception avait été guidée par le côté non abouti de la fin de Graveney Hall, j’ai trouvé que De pierre et de cendre s’achevait parfaitement et, comme avec tout bon livre, j’en suis presque venue à regretter de devoir quitter nos protagonistes.

MA NOTE: 17/20 pour un roman à l’ambiance particulière, aux secrets sombres, aux personnages attachants et à la plume très agréable. Je ne regrette donc pas d’avoir tenté un autre Linda Newbery.